Assemblée des objets

    Chaque jour quelques milliers d’objets sont laissés à l’abandon dans les rues de nos villes. Les gens s’en séparent, alors que ces biens faisaient autrefois partie de leur vie. Certains objets s’arrêtent brutalement après des années de dur labeur, d’autres sont victime de la mode. De nouvelles versions plus performantes viennent chaque jour les remplacer. Quoi qu’il en soit, les objets se sentent abandonnés, rejetés, ou obsolètes. Ne pouvant plus accomplir leur tâche, ils perdent toute raison d’être. Ils errent alors sur le trottoir et dans les allées sombres, ennuyés, effrayés et honteux. Ils restent là, debout, dans l’attente d’être démontés, vendus en morceaux ou détruits. Les plus beaux tentent de séduire les passants dans l’espoir d’une nouvelle vie, mais la plupart disparaissent, emportant avec eux leur histoire.

Très récemment, au crépuscule, plusieurs rassemblements d’objets – chaises, tables, livres, bouteilles – ont pu être observés. Après des réunions de plusieurs heures, ils disparaissent et partent se cacher loin des poubelles et des bacs de recyclage colorés. Ils recommencent ensuite quelques jours plus tard, et à chaque regroupement vient s’ajouter de nouveaux participants. Ainsi, lorsque les lumières de la ville s’illuminent et que l’agitation est à son apogée, les objets commencent une chorégraphie, étrange et frénétique, qui décélèrent à mesure que la ville se calme, que les rues se vident.

Nous les humains semblons aujourd’hui incapables de résoudre cette menace qu’est la crise climatique, pour nos existences. Dans une époque Post-Trump le monde apparaît confus et l’attention accordée à la crise écologique est lentement balayée sous les tapis des programmes politiques. C’est dans ce décor dystopique que les déchets urbains unissent leurs forces afin de protester contre l’apathie humaine. Cette idée de «manifestation des déchets» résonne avec celle de «Parlement des Choses» (1) de Bruno Latour. Pour lui, les entités non humaines doivent être prises en compte dans les négociations politiques. En ce sens, les objets rejetés se verront, par ce projet, rassemblés à La Gaîté Lyrique, non pas pour négocier sur le climat, mais pour nous rappeler de prendre en compte les entités non humaines dans nos décisions.

Ainsi, ampoules, imprimantes, caméras de surveillance, et réfrigérateurs sont invités à venir interpréter des chorégraphies, pour une manifestation globale des déchets, dont l’épicentre se situera dans l’espace d’exposition.

L’assemblée des déchets est la mise en scène d’un groupe d’objets activistes en parade dans un espace d’exposition. Cette assemblée est constituée de plusieurs groupes d’objets, qui s’expriment au travers de chorégraphies, d’actions, de bruits, ou encore d’intéractions. Les objets échangent entre eux ou s’affirment seuls. Certains sont « hackés », augmentés pour devenir des entités autonomes, totalement émancipées du monde humain. D’autres déclenchent par leur mouvement l’envoi de tweets clandestins. Enfin, les plus abîmés ou usés s’entre-aident, se soutiennent, s’épaulent, et les différentes chorégraphies s’unissent dans un vacarme déroutant. Le lowtech est le langage choisit des objets activistes, construisant ainsi une esthétique du déchet, de la frugalité.

Leur capacité à protester se trouve au-delà de l’espace d’exposition. Certains de ces objets pourront tweeter et envoyer des mails aux législateurs et aux institutions qui arbitrent les débats sur l’environment. Certains d’entre eux se connecteront également à des objets distants (capteurs de pollution, ampoules, imprimantes, caméras de surveillance, réfrigérateurs, etc.) et leur demanderont de collaborer à une manifestation globale.

(1) “C’est ce que j’avais proposé d’appeler, il y a vingt ans, le parlement des choses, et qui est maintenant devenu une évidence, surtout après Kyoto et maintenant Copenhague : tout le monde maintenant comprend que les non-humains sont depuis longtemps entrés en politique par le truchement de leurs innombrables porte-parole qui s’assemblent autour des choses, c’est-à-dire des sujets de dispute, des affaires, de ce que les Anglais appellent des issues. Par conséquent, les non-humains ont toujours été au coeur de la politique; on avait simplement cru pouvoir diviser les choses en disant : aux politiques les humains et leurs opinions ; aux scientifiques les non-humains et leurs propriétés. Mais aujourd’hui on redevient comme on était avant.” (Remettre les non-humains au coeur de la politique, Bruno Latour, EcoRev‘ N°34 –Urgence écologique, urgence démocratique, 2010).

En 2015, lors de l’événment Theâtre des Negotiations au Theâtre Nanterre-Amandiers, Bruno Latour introduit des acteurs non-humains: les forêts, les sols, les océans, internet, ou encore les espèces en voix d’extinction dans un re-enactement de la COP21.